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52 jours dans les grottes de Fleury

Quelques souvenirs de mon séjour (52 jours) dans les grottes de Fleury-sur-Orne en 1944.

Avec mes parents, Mr et Mme Renouf, mon frère et ma sœur, ainsi que mon fils âgé de 6 ans, avons vécu des moments difficiles. Mon frère avait acheté quelques bottes de paille à la ferme Demeyer, pour nous installer le moins mal possible en attendant la libération, que nous espérions plus rapide. Assez rapidement les soldats allemands, nous ont demandé de leur laisser la place, sous la menace de leurs revolvers. Je dois reconnaître n’avoir jamais été témoin de violences de leur part. De nombreuses fois, il est arrivé presque toujours la nuit, qu’ils arrivaient avec leurs torches et revolvers de nous donner ordre de déguerpir au plus vite. Chaque fois, nous étions obligés de laisser une partie de nos affaires à la sortie. Il ne nous restait que ce que nous avions sur le dos et nous étions fort sales. D’autres nuits, ils cherchaient des homes valides pour creuser des tranchées. Mon frère rapidement a été blessé par un éclat d’obus et transporté au Bon Sauveur. Ma sœur et moi cachions notre frère sous la paille qui nous servait de literie. Il n’a jamais été démasqué. D’autres personnes agissaient de même. Nous nous enfoncions toujours un peu plus loin sous la terre avec l’espoir de ne pas être découverts. Il y faisait noir, les plafonds étaient bas, nous obligeant à marcher courbé. Certains endroits étaient humides, les pailles sales. Il nous est arrivé de coucher sur du fumier le purin coulant à nos pieds. Nous mangions des champignons et buvions une eau sale que nous avions bien du mal à nous procurer dans le fond d’un puits où il fallait descendre. Ce puit a été vite à sec. Nous étions tous ou presque tous atteints de dysenterie.

Un jour de déménagement nous avions une brouette chargée des nos affaires que mon frère poussait dans le noir. Nous avions juste une lampe de vélo carbure pour nous éclairer un peu. Il est tombé dans un trou assez profond sans se faire trop mal. Nous avons récupéré notre frère mais laissé la brouette et son contenu au fond du trou. Constamment il fallait chercher un autre endroit où se cacher. Nous avions très peur. Les allemands S.S. étaient méchants et nous disaient de partir, les autres de nous cacher, que les anglais seraient rapidement là.

Un jour, un allemand est venu vers moi, un poulet noir mort à la main. Je croyais qu’il voulait que je lui fasse cuire. Il m’a fait comprendre que c’était pour moi. Il venait de le tuer. Je l’ai pris avec beaucoup d’hésitations mais il fallait le faire cuire, le plumer, le vider, sans me faire remarquer. Le cuire où et comment? Il y avait une infirmerie de fortune, une cuisine de fortune où régnait une importante religieuse. Lui expliquant la situation, je lui demandais de bien vouloir me faire cuire. Elle a refusé énergiquement et m’a envoyé promener. Elle avait autre chose à faire. La colère m’a monté au nez lui disant que j’avais ma mère te un jeune fils, qui n’avaient rien mangé depuis plusieurs jours, que j’avais distribué tout ce que j’avais chez moi à des gens. N’ayant plus rien à mon tour, je n’avais rien du tout. Que son refus était ignoble. Alors, soulevant le couvercle d’une grosse marmite, elle me dit: « Mettez-le là-dedans et revenez dans une heure ». Ce que j’ai fait. Je n’avais rien pour mettre ce poulet, qu’un vieux sac noir en moleskine. Elle me l’a balancé dedans. Il était tellement salé que nous avons mis de nombreux jours à le manger. Nous avons beaucoup souffert de la soif beaucoup plus que de la faim. Ma sœur et mon frère étaient partis sur les routes sous la menace des allemands. Le 14 juillet 1944 a été une journée terrible. Les allemands faisaient partir les gens et les bombardements étaient importants. Il y a beaucoup de morts et de blessés. J’ai ramassé une jolie petite fille de 2 ou 3 ans. Elle appelait sa maman. Je l’ai prise dans mes bras. Elle était blessée au ventre. Ses parents morts, qu’est-elle devenue?

Nous déménagions toujours. Nous étions épuisés et la soif nous tenaillait. Mon fils n’arrêtant pas de me dire « Maman j’ai soif », un monsieur m’a dit « depuis le temps que j’entends votre fils vous demander à boire, il m’a été donné cette bouteille de vin blanc entamée, prenez-là ». Ce que j’ai fait. Hélas c’était du pétrole. L’homme toujours présent s’est excusé puis s’est rendu près des petites sœurs des pauvres. Il savait qu’elles avaient des bouteilles d’eau minérale. Elles ont refusé de lui en vendre. Sachant où était leur cachette, il a été leur en voler quelques bouteilles en leur en faisant part. J’ai toujours ignoré qui était cet homme.

Un autre jour, un prêtre m’a donné un quignon de pain rassi sorti de sa poche. Nous avons vu arriver dans notre poche.

Inutile de vous dire quand fin juillet, nous avons vu arriver dans notre carrière un groupe de canadiens avec monsieur Jean Marin, journaliste, l’émotion a été forte. J’ai vu des canadiens pleurer en voyant dans quel état nous étions. Monsieur Jean Marin a entonné la marseillaise, reprise par tous. J’ai moi aussi pleuré, puis il nous a demandé ce que nous avions le plus grand besoin. De l’eau et des médicaments contre la dysenterie, ce qui a été fait.

Je conserverai toujours l’image de Monsieur Jean Marin ce jour là. Il était jeune, grand et beau dans son uniforme, un grand coutelas à son côté droit. Pour moi à cet instant là, il représentait la France toute entière. Lui et à tous les canadiens présents à ses côtés, je leur demande d’accepter du plus profond de mon cœur un très grand merci. C’est je crois le moment de ma vie le plus émouvant que j’ai connu. Je serais heureuse si un jour il m’était possible de le faire de vive voix. Dernièrement, regardant l’émission de Bernard Pivot, j’ai vu avec beaucoup d’émotion monsieur Jean Marin. Il me sera peut être un jour possible de le rencontrer. J’en serais profondément heureuse. Remonter un groupe de vétérans canadiens ayant libéré ces carrières de Fleury-sur-Orne et leur dire un grand merci et les assurer de toute ma reconnaissance me ferait également un grand plaisir. Je n’oublierai jamais leur dévouement.

Georgette Basquet
Témoignage d’une caenneaise