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Le manoir sainte-croix dit préventorium

Lundi 5 juin 1944

Un jeune de la Résistance vient dire à Antoinette de brûler ses papiers : LAUNAY est sur le point d’être arrêté.

Antoinette se tient prête, brassard de « Croix Rouge » et bécane.

Mardi 6 juin

Caen 54 rue de Geôle (sous le château)

Toute la nuit, surtout à l’aube, canonnade, aviation, roulement ininter­rompu vers la côte.

Les voisins parlent d’eau, de pain, atmosphère sinistre…

Les premières bombes arrivent dans le quartier de la gare.

Vers 9 heures, l’auto sirène prescrit à la population de rester enfermer à partir de 10 heures. Queues interminables aux boulangeries : on dit les Anglais « les TOMY » à un kilomètre de Caen.

Les rues sont désertes.

Vers 13 heures, aviation et premières bombes : l’une atteignit pile « la pièce » installée au rempart du château, juste au-dessus du jardin voisin, nuage épais de poussières, pierres énormes projetées jusqu’à nos fenêtres. Des tanks, en rangs serrés, remontent la rue de Geôle vers la mer. Est-ce ceux qui étaient passés près de Falaise ?

Antoinette part à la recherche de Monique VILLEY, opérée de l’appendicite à la clinique de la Miséricorde.

Vers 15 heures, elle n’est pas encore rentrée, je vais rue des Carmes, elles n’y sont plus…Rue St Jean pneus roulant sur vitres brisées et goudron fondu ; le bombardement n’a guère cessé, tout est en ruines et en flammes, de gros tuyaux de toile s’efforcent d’extraire un peu d’eau de l’Orne dont le niveau est fort bas.

Antoinette avait emmenée Monique sur sa bécane rue Bicoquet, à travers quartiers démolis ou en feu, elle lui sauva la vie. La nuit suivante, c’était l’anéantissement de la clinique de la Miséricorde et la mort des malades, infirmières et religieuses (14).

On raconte que le château est miné.

Vers 20 heures, avec nos brassards de « Croix Rouge », nous repassons les barrages, n’ayant pu éclaircir nos situations : le « Service aux Réfugiés » n’étant plus à la rue Melingue indiquée.

Le soir, nous avons du belvédère du manoir un observatoire de choix. De lourds bombardiers sillonnent le ciel, les incendies éclairent tragiquement la ville martyrisée.

Mercredi 7 juin

Nous risquons une expédition à Caen .

La passerelle de l’Arquette •seule subsiste (elle sombrera le 6 juillet) : camions, tanks même y passent parmi les longues colonnes de réfugiés, silencieux et hagards, traînant un mince bagage.

Sur « le cours » de la prairie, quel sinistre spectacle ! Arbres mutilés, véhi­cules calcinés à demi, tronçons humains ça et là ; entonnoirs de bombes, la prairie en est labourée.

Les rues sont désertes, maisons en flammes, pans de murs branlants.

La rue de Geôle est déjà atteinte. Dans la maison, tout est ouvert au large. Nous créons du désordre pour simuler le pillage.

Rue du Docteur Rayer, nos amis COURCIER sont abrités dans la cave du Manoir de JUAYE, une quarantaine de personnes. Nous les ravitaillons en farine (péniblement ramenée des Ardennes par Antoinette depuis peu). Retour à Sainte-Croix, nous trouvons une affluence de réfugiés qui, dès le début de l’après-midi, demandent asile. On en loge dans « les Communs » et en tous locaux disponibles.

Devant ce tableau lamentable, nous estimons que notre devoir est sur place. Tous réunis au rez-de-chaussée du « grand Bâtiment », nous prions un 1er chapelet, pour beaucoup, après une nuit effrayante passée, parmi les blessés et mourants, sur les coteaux.

La nuit, nous montons au belvédère : soudain, une immense gerbe de flammes aux abords du clocher du bas Fleury, « pauvres gens » ! dit Antoinette.

Jeudi 8 juin

En effet, nous apprenons qu’un avion allié a été abattu par la D.C.A. dans le parc du château de Fleury (Comte de TOUCHET).

Vers 17 heures, nous allons voir les débris, humains aussi, hélas qu’on ramasse dans les sacs. Ils sont inhumés dans le cimetière du Bas Fleury et identifiés. L’un était presque intact dans la carlingue, un quatrième était retrouvé quelques semaines après par Edouard LAGNEL.

Nos bouquets, hommage à nos Sauveurs, provoquent les récriminations des Allemands.

Près de la Mairie-Ecole du Haut Fleury, un « Service de soupes » est organi­sé par Madame VILLEY. Le ravitaillement d’un tel surcroît de population (de 10 à 15000 personnes) menace de devenir critique. Les boulangers ne suf­fisent pas à la tâche de nuit et de jour. Monsieur PINCET de la rue de

Falaise « cuira » héroïquement jusqu’à la fin dans le four de la Ferme BERNARD. Le bétail tué par les obus fournira le menu.

Au maraîchage, nous avions abondamment choux, oignons, petits pois, transportés en charrette, souvent sous la mitraille, par des bénévoles, aux malheureux réfugiés des Carrières.

Le docteur CLOT était à l’heure du débarquement au « Service des Enfants de la Pouponnière (une soixantaine) des Sœurs de St Louis.

Installées en juin 1943, réquisition, à la suite des Allemands, du « Grand Bâtiment » et cuisines au rez-de-chaussée du Manoir.

Le « service de Croix-Rouge » est assuré avec les bonnes volontés compé­tentes. Monsieur PLANTEFOL (fabricant de blaireaux, rue de l’Arquette, ancien Maire de GRAYE-SUR-MER) et Madame, beaux-parents du Dr CLOT, l’ont rejoint dès les premiers jours et prendra des initiatives au gré des évènements.

Vendredi 9 juin

On s’organise : une « garde » de jour et de nuit est prévue au portail, un réfectoire installé dans le « grand bâtiment » et cuisines et services assurés par les Sœurs et bénévoles : une soupe chaude, portion de viande ou fro­mage. Des « foyers » complémentaires sont installés dehors.

Le tonneau d’eau doit aller plusieurs fois par jour à la rivière, l’Orne, pour augmenter la provision incertaine des puits, celui de la cour des COMMUNS est remis en service. L’eau est javellisée et sévèrement rationnée. La maternité est installée au dernier étage du « grand bâtiment » dirigée par Mlle MERIEL, sage-femme, Ginette HUBEAU de Fleury viendra la secon­der. Il y eut jusqu’à 18 naissances.

Au ler étage : salle pour les malades et vieillards (590) et quelques blessés légers. Les plus atteints (aliénés et contagieux) étaient conduits au Bon Sauveur. MM. MANIERE, SALLES et WASKEN s’y dévouent.

Vers le soir, les Sœurs de St Vincent de Paul et le Vicaire de St Etienne convoyant des enfants et vieillards ne firent qu’une halte. Restèrent treize personnes que nous installons dans nos trois pièces et nous couchons sur la paille.

René JACOB va assister Monsieur COSTY, pharmacien de Vaucelles, dont la femme et la fille de 18 ans ont été victimes d’une bombe ayant effondré leur abri…

Trois fois par jour, la récitation du « Rosaire » nous rassemble.

Les prêtres donnent l’absolution générale et la communion en viatique à toute heure. On prie sans respect humain, certains sortent d’une telle fournaise, d’autres ont tout perdu et vu disparaître les leurs tout près d’eux.

Samedi 10 juin

Appels aux bonnes volontés, tournées dans les fermes voisines : Mlle BEL-LAGRE de chez VIVIEN et Mlle MARIE, assistante sociale, chez PELAGIE offriront leurs services au Docteur CLOT.

Un ouvroir est organisé, Madame de TOUCHET donne de vieux draps. L’ennui fait partie de l’épreuve, après les premières journées où chacun narre son aventure ou récupère un sommeil si tragiquement supprimé. Les hommes, en général, se prêtent volontiers aux corvées ; eau, gardes, net­toyages, installations de « feuillées ». Ceux qui bénéficient de provisions font des feux de camps.

Des chefs de service sont désignés pour les différents quartiers. Au flot de réfugiés viennent s’ajouter des vieillards de Caen, 330 sont répartis aussi dans les fermes VILLEY et VIVIEN. Ils seront conduits en charrette vers Bourguébus et, plus tard, les « impotents » à la carrière 5.

Visite de EHRHARD, notre locataire « forcé » de la « Geôle » amené par notre hôte THIBERT. Il se planquait dans le voisinage (Louvigny). Responsable en civil d’une énorme entreprise de camouflage (LENZ U EHRHARDT) des monuments badigeonnés en « vert de gris ». Minable dans son vieil unifor­me, don de la KOMMANDANTUR au matin du 6 juin. (Il parle de relouer…).

Est-ce lui le chauffeur interprète « qui tua les deux inspecteurs de l’armée d’occupation – JONNES et KUNT – près de Sarrebourg » ? Septembre 1944.

Dimanche 11 juin

Messe dans la nef de Notre-Dame des Champs, église du Bas-Fleury, qui accueillit aussi quelques réfugiés.

A Caen, nous passons nie Vauquelin, chez le Docteur QUERMONE, y rencontrons Mademoiselle PRIEUR; Rue de Geôle, le café qui fait l’angle, face à la boucherie vers St Julien, n’est qu’un brasier.

Visite de Monsieur le Curé de Vaucelles à ses paroissiens, nombreux parmi nous. Les Pères de DON BOSCO, dont le Révérend Père FAUVET resteront quelques jours avec leurs garçons. Le Révérend Père PRIGENT reste à « Ste Croix », organisateur et ravitailleur infatigable et héroïque jus­qu’à la dernière heure.

Les chers Frères d’Hérouville passent avec leurs Garçons et logent la pièce d’angle du « Grand Bâtiment ». Le soir, du belvédère : vision d’incendie quartiers de la rue de Geôle ; les Facultés.

Lundi 12 juin

Départ des Frères d’Hérouville, nous leur donnons notre charrette à bras pour remplacer la leur disloquée.

Départ de la colonie THIBERT à l’aube, ils iront du côté de Bourguébus. Départ des LEPARGNEUR, installés dans le poulailler des « Communs », les enfants supportant mal le bruit. Après quelques jours dans la paix humide des Carrières POCHIET, ils regagnent leur maison de campagne à 20 kms. Les enfants de St Louis, crèche et solarium (350) doivent venir pour loger au préventorium « Grand Bâtiment ».

On parle de l’évacuation forcée de toute la population, il s’agit de décon­gestionner le secteur (jusqu’à 15 000 bouches à nourrir). Seul le personnel de St Louis et de « complaisance » où se glissaient les maris des femmes retenues à la maternité, et, les filles du propriétaire, titulaires de diplômes Croix Rouge, resteront. De nombreux réfugiés prennent la route de Trun. Arrivée du Révérend Père CORBET, professeur à Sainte Marie, il reste comme second aumônier.

Mardi 13 juin

Départ en attelage cheval vers la Mayenne des familles JACOB et ROYER : hôtes des premiers jours (Dominique 6 mois et Alain 2 mois) Clothilde 2 ans. Nos trois pièces sont aussitôt réquisitionnées pour la famille du Docteur CLOT-PLANTEFOL et les deux aumôniers. Nous rejoignons Madeleine PIERRE (professeur à Ste Ursule) et sa mère dans l’appartement des partants.

Mercredi 14 juin

A Caen, au Bon Sauveur, nous contactons Michel ROYER (étu­diant en médecine) et Ginette HUBEAU qui espère seconder Mlle MERIEL au « Préventorium », ramenons la layette de Mme BERTHELMETZ.

Jeudi 15 juin

Réquisition, pour servir de réfectoire aux enfants, du salon du Manoir. Le travail s’organise avec le concours de M. GUERACK, notre voisin, et de M. CADIOU suivant les directives de M. PLANTEFOL (cueillette des légumes pour alimenter le secteur). M.BARTELMETZ, directeur de l’école de Vaucelles, a remplacé Albert, notre jardinier évacué.

Le Père PRIGENT peint une immense « Croix Rouge » sur le toit du « Grand Bâtiment » et sur un grand drap fixé sur le toit du Manoir et la pelouse, pour nous signaler à l’aviation (17 installations de D.C.A. et 7 lance-gre­nades pour cible).

Vendredi 16 juin

A Caen, l’incendie a pris chez Delaunay où il y a un important dépôt d’al­cool. Le quartier est embrasé rue de Geôle, rue du Tour de Terre jusqu’à la rue Caliboug.

Nous passons chez les du MANOIR et invitons les COURCIER à nous rejoindre si la situation s’aggrave. Dès les premiers jours, nous leur avons donné vin et provisions.

Samedi 17 juin

Rue de Geôle, notre maison est épargnée, mais la belle façade de l’Hôtel XVIIe d’en face est branlante, disloquée, calcinée…

Circulation intense aux abords de la passerelle de l’Arquette, en général, « la Sentinelle » était assez compréhensive.

Dimanche 18 juin

Messe à l’église du Bas-Fleury.

Lundi 19 juin

Naissance du petit BERTHELMETZ de Vaucelles, il devait mourir, faute d’air dans les carrières.

Henriette CAMPAIN, employée au Crédit Lyonnais, qui loge au Château vient chercher des légumes pour les réfugiés de la ferme VIVIEN.

Mercredi 21 juin

Rentrant de chez les LANIEL, voisins, nous rencontrons une longue colon­ne de « FRITZ » en déroute, traînant un maigre bagage sur de vieilles bécanes, remorques, poussettes même, sans pneu souvent. Ils sont débraillés et gris de poussière… Où sont nos fringants et glorieux « occu­pants » de 1940 ?

Jeudi 22 juin

Nous nous occupons de la petite fille (3 ans) des BARTHELMETZ et allons voir Madame à la maternité, exposée au bruit infernal à l’angle du dernier étage du « Préventorium », elles ont bien peur surtout la nuit. Service bien organisé. Au « Service des Enfants du Solarium », la Sœur se dévoue inlas­sablement, nous aimerions pouvoir gâter ses pauvres petits.

Vendredi 23 juin

A Caen, arrêt à St Pierre dont la flèche est détruite, le pauvre curé, le Chanoine RUEL, déblaye les vitraux brisés, il est presque méconnaissable, les traits ravagés, la soutane toute grise. Il sera tué, ainsi que son Vicaire, M. l’Abbé POIRIER. Antoinette désire voir la maison de MAROTTE (Ardennais de la Résistance qu’elle accompagnait en mission secrète) au Gaillon, une copieuse « arrivée » d’obus… chien tué au milieu de la rue.

Samedi 24 juin

Le secteur semble moins visé (on ne sait pas grand-chose : l’attaque va-t-elle se donner sur Cherbourg?). Les Allemands circulent par petits groupes de 4 ou 5, sont peu loquaces et disent toujours : « On va les rejeter à la mer.

Rentrant de chez les LANIEL, un homme au camouflage invraisemblable, vêtement à grosses pièces de toutes couleurs maculé de tâches, barbe de plusieurs jours, nous interpelle : « – aller à Caen ? Travailler au déblaie­ment? » Est-ce un gars qui vient aux renseignements ?

Dimanche 25 juin

Messe à « Notre-Dame des Champs », assistance réduite, le carrefour est dangereux. Nous allons à Caen voir nos amis COURCIER, à la descente de la ferme JEANNE, les obus pleuvent… un groupe de « FRITZ » est aplati dans le fossé en silence, nous nous réfugions à quelques mètres avec nos bécanes… vaches tuées çà et là dans les herbages.

Lundi 26 juin

Ayant abrité sa famille, retour de René JACOB.

Mardi 27 juin

Occasion de faire partir un courrier pour les Ardennes.

Les obus sont de plus en plus fréquents, tirs de barrage motivés par le gué d’Athis et les chemins qui longent nos murs en tous sens. Arbres fruitiers ravagés, le travail est interrompu… L’équipe RAYNAUD est fidèle au poste et quelques bénévoles, cependant, un cheval est emprunté à IFS. Le Haut-Fleury couche dans les carrières, il y a déjà des blessés.

Les Allemands parlent de construire un pont à « l’Ile Enchantée », au pont Barla, la passerelle de l’Arquette n’étant plus assez résistante pour les chars. Heureusement, cela n’aboutit pas.

A Caen, la population est assez nombreuse dans les quartiers de la rue de Bayeux (Bon Sauveur) et rue Malherbe (abbatiale et lycée). A part les légumes et le pain qui manquent partout, le ravitaillement est suffisant. On peut retirer son courrier au lycée Malherbe.

Mercredi 28 juin

Un petit oratoire est installé à l’entrée du « Préventorium ».

De Caen, nous ramenons un grand sac de vêtements pour les dames

PIERRE, nous avons pu, enfin, ouvrir leur porte bloquée par les déflagrations.

Jeudi 29 juin

Dernier voyage à Caen, nous rencontrons, notre voisine, Madame PELE-RAUX. Evacuation des vieillards vers Trun, 400 dans tout le secteur, en des véhicules variés.

Vendredi 30 juin

Visite du Colonel CORRET, nous faisons de la stratégie en chambre.

Le soir, nous montons au belvédère avec BERTHELMETZ.

Samedi 1er juillet

Geneviève DROUGARD, depuis le 20 juin loge chez les LAGNEL (une quin­zaine de personnes est au Service des Réfugiés et fait la liaison avec FERMES.

Dimanche 2 juillet

Messe dans le réfectoire du « Grand Bâtiment ».

On cueille du tilleul, d’énormes branches sont arrachées par les obus.

Boisson de choix pour les reçus des Carrières.

Lundi 3 juillet

On s’active à la réparation, vaine, des murs de clôture, avec piquets et planches. La cave est aménagée avec de la paille ; on y descend précipi­tamment les enfants de St Louis : « les arrivées » d’obus sont de plus en plus nombreuses.

Le Père PRIGENT a décombré la tranchée creusée en 1941 par les Allemands (utilisée comme poubelle) pour servir d’abri.

Mardi 4 juillet

Le fils RAYNAUD, d’une vingtaine d’années, est enseveli sous le mur effon­dré le long duquel il s’était réfugié. Heureusement, son père, tout proche, lui dégagea rapidement la tête. Attirés par les cris, nous déblayons à pleine mains.

Départ de Soeur NICOIN et des derniers enfants.

Mercredi 5 juillet

Les nuits sont de moins en moins calmes.

Vers 23 heures, vociférations au portail, ce ne sont pas les Allemands, mais le petit Breton du passage à niveau : sa femme est grièvement blessée dans le fond de l’abri-caniveau. Ou avec le Père PRIGENT accompagné d’une Soeur, nous découvrons une vieille femme gémissante, atteinte d’un éclat d’obus à la cuisse (déjà pansée par un Allemand).

Hissée sur un brancard, nous nous attelons bravement et en route pour les carrières… clair de lune magnifique, mais le poids est accablant sur près de 2 kms ? Enfin, en haut de la côte, voici l’entrée de la carrière : lampes tempêtes indiquent une salle immense où se pressent les grabats sur lesquels gisent vieillards et quelques blessés.

Le Dr CAYLA, a un service surchargé de jour et de nuit, examine notre blessée qui devait expirer le lendemain au Bon Sauveur.

A la sortie de la caverne, interdiction de circuler, nous brandissons notre brancard et montrons nos brassards de « Croix Rouge ». Aux abords des carrières, les « FRITZ » s’activent, creusent leurs trous…

Nous rentrons par le Haut-Fleury, la nuit est magnifique !…

Jeudi 6 juillet

Importants passages d’avions. Dès le matin, bombardements sur Caen. Vers 16 heures, arrivée d’obus sur le toit du « Grand Bâtiment » et la fenêtre du 2e étage du manoir, les cloisons volent en éclats.

Un jeune homme vient chercher le cheval emprunté à Ifs, le village est éva­cué. La bête affolée par les obus fait plusieurs fois le tour de la propriété, charrue à ses trousses, pour se réfugier, enfin, sous l’escalier « des gly­cines » : surprise d’ouvrir la porte à… un cheval.

Quelques blessés légers : M. MARIE, M. MAILLE (tailleur rue St Jean, confectionneur de nos « Croix Rouge ») sont conduits aux carrières.

Vendredi 7 juillet

Henriètte CAMPAIN et sa mère, réfugiées au Château réquisitionné par »l’Etat Major », s’installent au Manoir.

Samedi 8 juillet

Départ des Sœurs pour les Carrières. La Mère Supérieure a la bonté de nous laisser quelques provisions.

Nous offrons l’hospitalité à ceux qui ne sont pas tentés par un séjour aux Carrières et préféraient attendre les alliés sur place plutôt que de les pré­céder dans une course à l’aventure.

Dix personnes et quatre enfants dont deux nouveaux nés restèrent avec nous.

Le Docteur CLOT avait suivi les enfants de St Louis, et Monsieur PLANTE-FOL préfère se retirer dans l’ORNE paraît-il. Le Père PRIGENT rentre de Sées où il avait envoyé les enfants.

Vers 17 heures, René JACOB part en bécane rejoindre sa famille en Mayenne.

Dernière nuit à l’étage. Terribles bombardements et incendies formidables à Caen (quartiers de Geôle et Facultés).

Dimanche 9 juillet

Messe dans le salon du Manoir.

Des « lance flammes » sont installés sur les coteaux.

Nous allions chercher du lait chez PELAGIE avec les LAGEDAMOND, désormais, le Père PRIGENT nous en apportera (nous avions vieillards et nourrissons). Il ira héroïquement, chaque jour, en chercher des bidons pour les carrières, André BERNARD, futur séminariste, l’accompagne régulièrement.

Lundi 10 juillet

La maison voisine GUERAK s’étant effondrée, Mlle Valentine LEFEBVRE, ancienne institutrice, demande asile. Repli aux Carrières pour les GUERAK

On cueille du tilleul, des branches arrachées par la mitraille, appréciable par les malheureux des Carrières qui n’ont qu’une eau boueuse puisée à 30 ou 40 mètres.

Nombreux tirs D.C.A. aux alentours, les fusants et les percu­tants nous étaient généreusement envoyés. La « machine infer­nale » importée de Russie, « orgues de Staline », lança ses flammes du Marais dès les premières nuits. Malgré le tintamar­re du diable, nous admirions les gerbes enflammées traversant le ciel… hélas !

Mardi 11 juillet

Depuis la veille, interdiction formelle de sortir, les Anglais, dit-on, sont à Caen sur la Rive Gauche de l’Orne. Les coteaux sont un repli.

Cueillette des pois par brassées, entre deux rafales, nous met­tons en paniers, à l’ombre, avec salades et radis, donnés au Père PRIGENT ou à André BERNARD qui, au péril de leur vie, firent la liaison avec les carrières : ravitaillement en lait, pain, légumes.

Deux boulangers de Caen, dont M. PINCET, descendaient chaque jour « au four » derrière la ferme BERNARD et … une batterie allemande, ils y cui­saient un magnifique pain blanc. Nous allions tous les 2 jours chercher les « trois pains » attribués « aux Résistants » du manoir.

Au portail, une belle pancarte « LAZARET FRANCAIS » renseigne les « FRITZ »qui entrent, comme chez eux, par petits groupes, passent par les brèches des murs chaque jour plus nombreuses, ravageant les poires vertes.

Nous abritons un jeune Allemand, légèrement blessé, une paillasse sous l’escalier. Au petit jour, on trouve un paquet de cigarettes en remercie­ment.

Mercredi 12 juillet

La famille BULOT …(5) (architecte de la rue de l’Arquette, Président des « Artistes-peintres Bas Normands ») fuyant le vacarme de l’église d’Etavaux sur la rive de l’Orne, s’installent dans la cave au cidre avec chiens, chats, volailles…

Voici les premiers S.S. à demeure, avec un grand sac de poulets, table avec nappe sous les glycines, nous refusons énergiquement de faire la vaisselle empruntée. Ils s’installent à 5 ou 6 à l’extérieur.

Jeudi 13 juillet

Visite de notre voisine, Madame DIDON « de la Pommeraie ». Un grand sol­dat allemand étendu lui barre le sentier, tenant crispé son lance grenades anti-char, pieds nus (chaussures récupérées).

Après plusieurs jours seulement, ses camarades S.S. se décident à l’enter­rer dans notre champ (jusqu’en 1945). Seule victime, un nommé David, 20 ans, de l’incessant tir de barrage, qui nous fournit une pluie d’obus (700 à 800).

Vendredi 14 juillet

Évacuation forcée des carrières par les Allemands qui s’y installent. La famille GUERAK (7 personnes) et MARECHAL (3) logeront dans le quartier de la pompe près de la cuisine.

Deux soldats dont un « Alsacien » viennent chercher de l’eau, ils campent au bord de l’ORNE. « Les Américains vont arriver, ne partez pas, ce n’est pas la peine… »

Presque chaque soir, les S.S. s’amusent à jouer du revolver sur une bou­teille placée au milieu de l’allée. Parfois, ils font mine de nous viser, et nous font comprendre que notre cœur bat, nous crânons en disant que nous n’avons pas peur.

Samedi 15 juillet

Visite de l’Abbé MARIE, originaire de Fleury, vicaire à St Michel de Vaucelles, accompagné du Père PRIGENT. (Communion en « viatique »).

Le Comte de TOUCHET vient presque chaque jour en bon voisin, nous lui donnons du pain blanc. Jeanne CORRET, équipière de la Carrière 5 (Hôpital St Louis), vient chercher des légumes. Ils mènent une vie d’austé­rité et de dévouement parmi les vieillards et malades dans cette caverne d’ombre et d’humidité.

Dimanche 16 juillet

Pas de messe.

Les LANIEL, ayant pu se procurer un « banneau », préparent leur départ et nous invitent à les suivre (direction du MANS, repli indiqué depuis le débarquement, sur notre route d’Etavaux) alternative angoissante… la délivrance approche.

Vers 17 heures, corvée du pain en plein tir des « Fritz » du poste, saouls, ils jouaient du revolver et s’étaient entretués la veille, nous dit-on.

Le canon de la cour, juste devant le « four » crachait tout ce qu’il pouvait. Sur le chemin du Haut-Fleury les obus tombent ça et là… enfin, nous attendons une accalmie chez les VILLEY.

Au Manoir, chassés par les Allemands de la petite carrière (près de la route d’Harcourt) arrivent des « Anciens », dont le père PRUD’HOMME, ils seront accueillis dans la maison des LANIEL qui partent.

Le père DUTERTRE s’avance sous la porte du manoir pour regarder, il est grièvement blessé. Aidé par l’interne BARTOU, nous l’installons à l’étage dans le bureau. M. BULOT a un éclat à la jambe.

Réponse ; nous ne pouvons partir, semer le désarroi parmi nos hôtes. Adieu aux LANIEL vers 22 heures à la ferme VIVIEN ; (cheval tué à l’en­trée).

Lundi 17 juillet

Vers 6 heures du matin, brouillard opaque… encore un signe.

Nous arrachons des pois par brassées, en hâte entre les rafales, sous l’es­calier on les met en sac pour les Carrières.

Les S.S., nouveau groupe, une dizaine, organisent leur batterie sous les peupliers. Qu’est-ce qu’on va prendre ?… En effet, la nuit, d’incessantes rafales… Nous applaudissons une copieuse « arrivée », en plein sur le Poste des Poiriers : « tac-tac-tac », ça reprend… manqué.

La bande GUERAK (10 personnes) fait irruption dans notre « chambrée ». Un obus est tombé sur la cheminée, ils sont blancs de frayeur, un autre obus arrive dans la porte des BULOT.

Hurlements, coups violents dans les portes : on amène le chef S.S. ruisse­lant de sang et beuglant, fracture ouverte à la jambe. On l’installe au pied de nos paillasses. L’interne BARTOU lui fait notre dernière piqûre anti-hémorragique. Grouillement incroyable dans cette cave : 5 ou 6 Allemands, les 3 enfants GUERAK sur nos paillasses et tous les autres, 5 reconduits dans leur quartier, intacts, un peu de suie sur les oreillers.

Nous espérons le calme, mais le « FRITZ » gémissant a encore la force d’or­donner la reprise du tir, nouveau tintamarre.

Veillé par un de ses hommes, il est resté à nos pieds jusqu’à 4 heures du matin, ils sont venus le chercher, emportant notre brancard, avec vaine promesse de retour.

Mardi 18 juillet

L’Abbé MARIE nous donne une dernière communion en viatique et l’Extrême-Onction à M. DUTERTRE (la crainte d’une fracture du crâne était mal fondée heureusement).

Autre groupe de « Fritz », dont 2 parlant parfaitement le français et semblant nous épier. Nous redoublons nos activités d’infirmière (nourrissons, =vieillards) pas très rassurés.

L’un d’eux demande à voir notre grand blessé (il se dit « Major ») qui, dans une attente fervente des alliés, s’écrie en voyant l’uniforme : « Oh ! Un Anglais ! » – « Pas encore !… » répond l’autre vexé.

Vers 17 heures, chant de notre Magnificat quotidien (promesse du 2 juillet) et chapelet.

Mercredi 19 juillet

Vers 9 heures 30, le Comte de TOUCHET vient nous faire ses adieux. Ils s’en vont vers Mezidon, un officier autrichien lui ayant fait comprendre qu’il doit vider les lieux.

Des Polonais se cachent des arrivants qui veulent les refouler, ils rampent jusqu’au portail avec leur remorque, se cachent sous les arbres… Ils reviennent dans le quartier de la pompe où ils se cachent jusqu’au soir, on leur donne quelques provisions car ils sont « à creux » depuis 2 jours. La nuit, ils vont se réfugier chez les BULOT qui les expédieront à 7 heures (2 heures avant l’arrivée des Canadiens).

A la nuit tombante, « le Major » déclare offrir le café aux infirmières. Il faut rallumer la cuisinière et prépare lui-même un vrai café tiède exigeant toutes les présences (peu d’enthousiasme) offre des cigarettes. Trois autres « Fritz » sont là dans l’ombre… On parle de la guerre inhumaine, des armes nouvelles… Où sont les Canadiens et l’Armée de De Gaulle ?

Nous allons nous coucher, pas très au sûr, notre lanterne-veilleuse est à bout, une dernière lampe électrique seulement.

Les « Fritz » campent sous l’escalier intérieur, à notre porte retenue par un gros bâton.

Jeudi 20 juillet

Vers 4 heures du matin, M. ST DENIS nous dit : « ils sont partis, le Major m’a fait ses adieux et à tous, remerciant de l’aimable hospitalité dont on se serait bien passée ».

Antoinette est inquiète au réveil…

Vers 8 heures, un jeune homme de la ferme VILLEY fait irruption avec ‘deux Canadiens, ils sont à la ferme, à 4 heures, ils occupaient le Haut-Fleury.

« Avez-vous encore des Allemands ? »

Antoinette, contente d’être restée, a des pressentiments : « ce n’est pas tout, ce n’est pas fini ! Elle se précipite, toute joyeuse, chez les VILLEY, avec LAGEDAMOND, les deux canadiens et leur guide.

Les Canadiens n’occupent pas encore notre secteur. Vers midi, ils revien­nent avec toute une équipe de Résistants, tout fiers avec leurs fusils.

Ils fouillent les taillis et font le tour des bâtiments « Chasse aux Boches »… Ils en ont découvert deux à l’Orangerie.

Nous conversons avec ces grands gaillards aux casques plats à larges bords, au patois normand. C’était simple visite, ils doivent regagner la ferme VILLEY.

Antoinette les photographie… (film de guerre de mauvaise qualité).

Jeudi 20 juillet

Vers 14 heures seulement, nous nous mettons à table dans la grande cui­sine. Le déclenchement de la machine infernale nous met en alerte. Attrape-nigaud disent les Canadiens : Ça coupe et met le feu mais ne perce pas les murs, nous regardons le paysage première rafale, incendie vers la ferme VILLEY. Un quart d’heure après, deuxième rafale, dans le même secteur. La troisième sera pour nous. Nous craignons surtout l’in­cendie, chacun sort son précieux « barda » de la cave, pour éviter l’embou­teillage, bécanes dans le couloir.

Continuons notre repas… troisième rafale… tous se lèvent comme un seul homme, dessert commencé…

Nous nous arrêtons quelques minutes sous l’escalier des glycines, près de l’extincteur, interrogeant l’horizon avec angoisse…

« Ça suffit, rentrons » ; un souffle énorme, fantastique nous précipite, l’une dans la cave, l’autre, la pauvre Antoinette contre le mur et le crochet (rete­nant la porte) où, je la retrouvais pantelante derrière sa bécane et sur la valise des dames PIERRE.

Henriette CAMPAIN, était au milieu du couloir, parmi les débris, éclats de la porte en chêne massif de la cuisine, affreusement atteinte.

Monsieur ST DENIS était étendu sans vie et sans blessure devant la fenêtre de la cuisine (que nous n’avions même pas eu le temps de camou­fler le tir allemand venant du plateau de St André. Nos fagots et nos poutres auraient-ils amorti l’engin ?

Lequel, après avoir démoli l’angle de la fenêtre, perdu sa culas­se se ficha dans le pavé sans se déchiqueter, comme d’habitude en lamelles. Son souffle formidable réduisit en miettes trois énormes tables, un buffet, les portes massives des placards etc… sans parler de la lourde porte de chêne dont un éclat fut fatal à la pauvre Henriette CAMPAIN, dont, la mère a une frac­ture ouverte à la jambe (sera amputée jusqu’au genou).

Chez les GUERAK, tous ont été renversés par le souffle de l’en­gin, quelques blessures légères et désarroi.

La fillette de Madame ANDRÉ a une légère blessure au doigt, le bébé dort.

A l’étage, la sonnette du Père DUTERTRE s’agite avec insistan­ce, le malheureux asphyxiait, en effet, un épais nuage de gaz masquait toute cette scène de carnage, il était temps d’ouvrir la fenêtre.

Mademoiselle Valentine LEFEBVRE, réfugiée sous l’escalier, criait « j’étouffe! ». Elle est secourue par LAGEDAMOND, arrivé un des premiers.

Antoinette (aussitôt transportée à la porte du manoir) est ramenée en brancard, dans notre « chambrée »,. Nous faisons une piqûre de camphre… L’interne et l’infirmière BULOT rentrent de la ferme VILLEY pour constater que c’est fini…

Pauvre Antoinette ! Ayant la mort qu’elle souhaitait, enfant ; sur un champ de bataille », qu’elle sentait venir, elle si heureuse de vivre, ultime sacrifice. Enrôlé dans la résistance O.R.A (Organisation Résistance Armée). Elle a servi à son humble poste.

Nous enroulons nos trois victimes dans des draps et les transportons dans le couloir du « Grand Bâtiment ».

C’est là que, peu après, le père PRIGENT est conduit, arrivé tout joyeux. Il s’en retourne consterné et muet. Il court chercher une ambulance pour Madame CAMPAIN.

Les familles avec jeunes enfants sont rapatriées par les Canadiens, soit au Bon Sauveur, soit dans les caves du lycée Malherbe (abbaye aux hommes).

Vendredi 21 juillet

Les Canadiens, à 9 heures du matin, font irruption dans notre « chambrée » et commandent de nous rendre immédiatement à la ferme Villey, un tir de barrage, formidable disent-ils, doit durer plusieurs heures.

A peine réveillés, sans déjeuner ni la moindre toilette, nous partons en colonne à la ferme VILLEY.

Monsieur et Madame VILLEY s’empressent de nous faire place sur leurs matelas, une cinquantaine de personnes s’entassent dans les deux pre­mières caves, et de tir peu ou point…

Nous restons là jusqu’à 13 heures ayant à peine mangé.

Enfin, un officier Canadien (tué le lendemain) nous demande minutieuse­ment nos papiers, ils craignent l’espionnage, plusieurs des leurs ont été tués, on renseigne l’ennemi, on a même tiré des fenêtres disent-ils.

Monsieur et Madame VILLEY sont gardés à vue pendant qu’on perquisitionnait chez eux.

Retour au manoir, halte à la ferme BERNARD, nous faisons connaissance de l’aumônier « le Padre », l’abbé Gérard MARCHAND de Québec, un solide gaillard jovial qui nous promet de venir pour l’inhumation et nous donne un de ses hommes comme escorte. Nous avons, parait-il, été suspectés d’espionnage…

Un quart d’heure après notre départ de la grange, des obus allemands venaient ravager leur campement et tuer deux hommes. Nous retrouvons nos défunts abandonnés, désordre et pillages des valises et ballots des absents…

Samedi 22 juillet

Départ des BULOT et leur suite animalière.

Nous sommes accueillis chaleureusement par les VILLEY.

Vers midi, le « Padre » arrive au manoir avec un de ses soldats, c’est l’heure.: pénible de rendre les derniers devoirs à nos trois victimes. On va chercher quelques madriers à l’Orangerie pour les disposer au fond da la tranchée ét en recouvrir chaque corps enroulé dans une couverture. Le temps est gris « crachin normand »…

GUERAK, revenu avec les officiers anglais de la côte, où les Canadiens les avaient conduits, aide à les transporter sur une « baladeuse ». « Le Padré » bénit les tombes (eau bénite dans un stylo) et récite les prières Il promet de les recouvrir et de mettre des « petites croix blanches » semblables à celles des soldats canadiens, où Monsieur LAGEDAMOND mettra les noms.

Les Canadiens viennent en reconnaissance, l’un d’eux, photographié par Antoinette, s’arrête, très ému, sur sa tombe, me demandant de dire une prière à sa place, il ne sait que dire : « Qu’elle repose en paix »/… Pauvre Antoinette certainement, ces modestes obsèques sur un champ de bataille, ces témoignages sincères lui plaisent.

C’est encore « la chasse aux Boches » : en file indienne, leur long fusil en avant, leur démarche souple, deux Canadiens m’accompagnent à « l’abri des fagots » y aurait-il un Allemand ? Ils me précédent dans l’allée des tilleuls…

La « machine infernale » fait entendre son déclic assourdissant, ils me crient de me baisser, à peine ai-je quitté le sentier, l’engin y tombe…

Vers le soir, campement dans la cave des VILLEY.

Dimanche 23 juillet

Messe dans la cour de la ferme VILLEY ; autel improvisé sur une table ornée d’un drapeau anglais, décor : étables incendiées, fumier fumant der­rière la mare. Le « Padré » célèbre la messe pour tous nos défunts.

Lundi 24 juillet

Au manoir, tout est à l’abandon. Avec Monsieur LAGEDAMOND, nous enfournons volailles et lapins dans les sacs. Un petit chat suit brouette et remorque ainsi que « gnougnouf’ que la chasse aux Boches » avait libéré de l’orangerie nous faisait fête et nous suivait comme un gros chien…

Cette progression typique forçait le rire des Canadiens campés en bordure des herbages. Effrayée par l’arrivée de camions, la grosse bête trouve refu­ge dans la pâture de BERNARD.

Mardi 25 juillet

Ordres formels interdisant toute circulation, impossible de rentrer à Caen. Les campements des Canadiens sont pittoresques. Le soir, ils jouent de la cornemuse. On dirait de grands enfants en vacances, pourtant ce sont des vaillants, des durs. Le combat sera rude, surtout fin juillet.

Un grand gaillard de Canadien parle volontiers avec nous, le soir, dans la cuisine des VILLEY. C’est un protestant, père de deux enfants, il nous montre les photos. Vers 23 heures, il doit monter en ligne à St André et n’a pas la gaieté des autres jours. A 22 heures, il nous quitte brusquement avec une chaude poignée de mains silencieuse, pressentiments : il ne reviendra pas…

Mercredi 26 juillet

Cueillette des petits pois à Ste-Croix, récupération mouvementée de « gnou-gnouff’, qui, à l’évacuation forcée des habitants le 30 juillet, devait paraître avec nos volailles au menu des Canadiens.

Jeudi 27 juillet

Dernier pèlerinage au manoir. Retour à Caen par le chemin des Coteaux.

Certains achèvent leur équipée au lycée Malherbe.

Par la rue des Croisiers, quel spectacle aux abords du château… La rue Calibourg n’est qu’un monceau infranchissable de décombres…

Notre maison « la Geôle » est presque intacte entre les deux maisons voisines en ruines. La famille BEAUFILS, au titre d’une Juive protégée par les Anglais a, paraît-il, réquisitionné l’appartement du « Fritz » ils emménagent. Au parloir du lycée Malherbe, je demande un « laissez-passer » d’évacuation à Bayeux. Odette BOUCHARD-VILLEY, après un séjour éprouvant dans les carrières, m’offre de l’accompagner avec ses trois enfants.

Logés à l’hôpital de Bayeux, dont le capitaine LANGLOIS est directeur ; ami de Pierre BOUCHARD, Résistant, déporté (mort d’épuisement, vers le 20 juillet aussi, ayant admirablement soutenu le moral de tous).

Nuit rue Vauquelin, dans la cave des QUERMONE. (Les « arrivées » sont encore meurtrières)

Vendredi 28 juillet

Vers 13 heures, dans le car pour Bayeux… nos passeports sont rigoureu­sement contrôlés par les Anglais, plusieurs fois.

Encombrement inouï sur cette route : passages interminables de convois, dans les deux sens, tanks, munitions etc… les champà, de chaque côté de la route, sont de véritables parcs de camions, d’avions. Des « petites Croix » signalent des victimes. Le sol, par endroits, est labouré, retourné, sillonné de tranchées, villages en ruines.

Nous sommes garés dans un champ à quelques kilomètres de Bayeux, les environs sont intacts, mais de nombreux campements et routes en chan­tier. J’arrive à Bayeux seulement vers 20 heures 30 et retrouve la famille BOUCHARD à l’hôpital.

Dimanche 30 juillet

Départ pour Nonant, 5 kms de Bayeux, les BOUCHARD en carriole. Accueil de la famille MAUGER (menuisier) très réconfortante, fourneau partagé et vaste chambre, au-dessus d’une petite remise -poulailler, est mise à notre disposition ainsi que l’ombre des pommiers…

Quelques expéditions à Bayeux, à St Vigor », où je retrouve les COURCIER, installés à la pension de famille. Huguette, grande amie d’Antoinette, et si dévouée auprès des blessés, sera emportée par la fièvre typhoïde, le 6 octobre à l’hôpital de Caen.

Dimanche 13 août

Expédition à Caen (les Anglais démolissent sans « crier gare »).

Risque sans « passeport », avec brassard de « Croix Rouge » et fanions-bécane (petits drapeaux français et anglais préparés par Antoinette).

A peu près seule civil parmi les convois interminables. A l’entrée de Caen, on ne demande rien. A la Maladrerie, je brandis ma carte d’identité (un cir­cuit de 4 à 5 kms était permis).

L’après-midi, pèlerinage à « Ste Croix » : le manoir est à l’abandon, lamen­table, tranchées-abris dans la pelouse, les Anglo-Américains ont campé là. Pas de destructions nouvelles cependant. Des traces de tanks dans les pommiers et du grand portail.

Rencontre dans le manoir, infesté de puces, d’un officier anglais à la recherche d’un local pour le cinéma des Armées.

Le « Grand Bâtiment devient une véritable caserne d’Anglais qui s’installent comme chez eux.

Madame ST DENIS, les LAGEDAMOND, fleurissons nos tombes. Emus, nous prions. En 1945, le « Padre » viendra s’y recueillir et célébrera une messe « mémento » en l’église du Haut-Fleury.

Mardi 15 août

Grand-messe « d’action de grâces », en ce lieu béni, où on trouve asile et sécurité pendant la bataille.

Mercredi 16 août

A Fleury, les VILLEY, rentrés la veille, m’invitent à déjeuner et me présen­tent le Capitaine WEIL, drapier à Sedan, il vient d’Angleterre et propose de donner des nouvelles aux parents à Mouzon par François SOMMER, avia­teur à Londres.

Antoinette JACOB, « morte pour la France », figure au « livre d’or » de l’Organisation Résistance de l’Armée, a été un des membres les plus actifs et dévoués de l’O.R.A. du Calvados dont j’avais le commandement. Puisse sa mort glorieuse jointe à celle des : de TOUCHET, DERRIEN et de tant d’autres de l’O.R.A. servir d’exemple à ceux qui restent et leur inspirer les actes nécessaires au relèvement du pays.

(Lettre du Colonel PERREY le 9 janvier 1945)

Le Marquis de TOUCHET, cousin germain du Comte Jacques de TOUCHET, fut ainsi que tous ceux qui étaient à la prison de Caen, passé par les armes le 6 juin au matin du Débarquement.

Dimanche 27 août

Revenant en 4 jours de leur lointaine Mayenne à la nuit (22 heures 30) avec sa famille, René appelle Antoinette… Albert, le jardinier, rentré la veille, les conduisit silencieusement au clair de lune vers les 3 tombes…

Le manoir était dans un état de saleté et si délabré que nous avons passé la nuit dans l’écurie près du cheval…

Les premières journées furent si pénibles que souvent nous aurions désiré avoir subi le sort de Nenette, qui certainement est plus heureuse que nous.

(Lettre aux parents)

La propriété fut détériorée, sinistrée (Dommages de guerre). Les Allemands ayant installé des pièces d’artillerie dans la propriété, celle-ci fut abon­damment bombardée et mitraillée par les alliés qui se trouvaient de l’autre côté de l’Orne.

Monsieur JACOB compta jusqu’à plus de 600 trous ou impacts d’obus dans la propriété qui faisait 8 hectares entourée de murs dont il ne reste qu’une partie.

Sur les bâtiments arrivèrent plus de 30 obus dont deux de Marine sur le pignon gauche du « préventorium ».

Toutes les toitures étant percées ou effondrées, les pluies occasionnant de graves dégâts à l’intérieur. Celles-ci furent recouvertes de tôles et de bâches en l’attente de la reconstruction (en 1946 pour le côté droit du manoir).

Cette reconstruction ne débuta qu’en juillet 1950 jusqu’en août 1953. Le gros des bâtiments de ferme, la serre et l’orangerie, ne furent pas recons­truits et une partie des dommages de guerre servirent à l’amélioration du manoir (transformation du rez-de-chaussée). L’ensemble était en si mau­vais état que l’architecte conseilla de raser le tout et de refaire deux mai­sons à la place, mais l’amour des vieilles pierres l’emporta.

(Témoignage de René JACOB)

Marie-Thérèse et Antoinette JACOB
Journal du 5 Juin au 16 Août 1944