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L’arrivée de nos libérateurs

Le faubourg de Vaucelles – Fleury-sur-Orne

L’opération ATLANTIC est engagée. Du nord-est de la ville de Caen, les neuf régiments des trois brigades de la 3e division d’infanterie canadienne sont en marche vers le sud, avec les Britanniques en force sur leur flanc gauche. L’objectif commun: la ligne de départ pour la grande offensive du 8 août 1944. (VERRIERES). La 2e division canadienne entre en jeu: elle traverse la rivière Orne, au sud de Caen. Durant la nuit du 18 au 19 juillet, les régiments «Black Watch» et «Calgary» esca­ladent la montée abrupte qui conduit sur les hauteurs de Vaucelles. Un travail de géant sous une pluie continuelle d’obus et de balles ennemis. Aux petites heures du matin du 19 juillet, les combats sont engagés sur les hauteurs mêmes de Vaucelles. L’heure est venue pour le régiment de Maisonneuve de passer au travers du régiment « Black Watch » pour attaquer le village de Fleury. Notre baptême de feu. Les soldats quittent leur retranchement près de la prison vers 10 heures, le 19 juillet, et traversent l’Orne sur le pont Bailey construit le matin même par les ingénieurs canadiens. En aval, se trouvent les quais que les barges, venant de la baie de la Seine, abordent en temps normal avec des cargaisons de toutes sortes. Plus à l’est, un autre pont, nommé London, construit pour la circonstance, par les ingénieurs canadiens aussi, permettra aux troupes de traverser à l’est du Faubourg de Vaucelles. La 6e brigade utilise ce chemin afin de combattre sur les hauteurs à l’est, en même temps que le Maisonneuve, à l’ouest du Faubourg. Le convoi de 6 ou 7 voitures de RAP s’immobilise pour quelques minutes devant les ruines de l’Abbaye aux Hommes. Des gens fouillent les décombres a la recherche de parents ou d’amis. Mon camion est resté au nord de Caen à cause du danger. Je voyage en jeep avec le RAP. A Vaucelles, le docteur Robert installe son poste à la croisée des routes 158 -qui conduit à Paris – et 162 – qui mène à Flers – en direction du sud-ouest. Le village de Fleury, notre objectif, est situé à cinq kilomètres, sur la route 162. L’heure du départ: 13 heures. La compagnie A du major Dugas partira sur la route 162, suivie de la compagnie C du major Ostiguy; sur une petite route secondaire à droite, la compagnie D du major Léon Brosseau se met aussi en branle avec, à sa suite, la compagnie B du major Massue. L’objectif précis de ces deux dernières compagnies: la partie basse du village construit sur une petite butte. Le commandant Bisaillon supervise les opérations. Abandonnons les fantassins en marche pour quelques instants et allons du côté du docteur Robert occupé, pendant ce temps, à la préparation de son poste pour recevoir les blessés qui ne manqueront pas. Un fait amusant se produit. Un soldat a le temps de visiter une mai­son et en sort avec une statuette musicale de Notre-Dame-de-Lourdes, fier de sa découverte. Pourtant, nous avons été prévenus que le vol est absolu­ment défendu. On commence déjà à voler ! Le soir, pour se reposer, ce sol­dat chante des Ave à son entourage. Vers 12h30, une pluie abondante d’obus et de mortiers ennemis sème soudain la panique dans notre sec­teur. Terrible enfer. Chacun cherche un abri pour s’y blottir en attendant que l’orage passe. Je crois bien faire en me dirigeant vers une maison pour m’y cacher. J’enjambe en toute hâte une clôture de fer forgé décorée de fleurs de Iys. La première jambe passe mais la deuxième éprouve de la dif­ficulté parce qu’une fleur de lys me retient par le fond du pantalon. La frayeur d’un lapin redouble en me voyant mal pris. Une porte de garage vole en l’air comme une feuille de papier au vent, sous l’effet du déplace­ment d’air provoqué par un obus qui éclate près de l’endroit. Dans la mai­son, des soldats du «Black Watch» se reposent dans l’escalier menant à la cave où je retrouve monsieur Delaûtre, sa femme et sa fille. Ils viennent de la carrière de calcaire dont je parlerai plus loin. Monsieur Delaûtre commence à me parler de ses émotions et de ses expériences malheureuses. Je lui dis que ce qui presse, c’est de donner à boire aux soldats exténués par les durs combats de la veille. Sitôt dit sitôt fait: tout le monde boit à la libération. Je promets au propriétaire de la maison de revenir causer avec lui. En attendant, je dois rejoindre le docteur Robert à la croisée des routes 158 et 162. Mon absence a duré à peine dix minutes. Il était temps que j’arrive. Des blessés nombreux sont au RAP et attendent les premiers soins. Nervosité générale. Par tempérament je suis sanguin et nerveux à 40 p. 100 chacun: En ce moment, mon flegme a pris le dessus, ce qui per­met de me contrôler quelque peu et d’influencer les autres par mes raison­nements. J’avoue cependant qu’à l’intérieur j’étais très nerveux.

Des brancardiers de la compagnie A m’annoncent que des blessés gisent sur le bord de la route à trois kilomètres de nous, près d’une manu­facture. Le sergent Barre me conduit en moto. J’identifie les corps de Bachand, de Béchard et de l’Écuyer. Plus loin, un soldat tient dans ses bras un dénommé Turcotte blessé à l’abdomen. Je l’encourage de mon mieux, lui donne à communier et lui administre la dernière onction des malades. Je suis bouleversé. En avant’ de moi, sur les bords de la route, les mitrailleurs canadiens et allemands se disputent l’occupation des mai­sons. Je retourne au RAP convaincu d’avoir vécu une expérience excep­tionnelle. Quelques couvertures de laine recouvrent des corps inertes. Je soulève la première: le major Léon Brosseau puis le capitaine Orieux, le signaleur Tremblay. Tous tués dès la ligne de départ, à 13 heures. Je connais tous mes soldats comme un bon pasteur connaît ses brebis. Je les aime tous comme des amis. J’éprouve un choc et un profond chagrin. Je me ressaisis. Les morts sont étendus devant la porte d’un garage. Des sol­dats pensifs m’observent pendant que je procède à l’identification et que je collecte les effets personnels dans les poches de chacun d’eux. Je vérifie les numéros de matricules. Quelques soldats m’aident à envelopper les corps dans les couvertures qui leur serviront de cercueils. Après ce céré­monial, je vois à transporter les défunts à leur dernière demeure, au cime­tière temporaire en bas de la côte. Devant la fosse où gisent une quinzaine de couvertures côte à côte, je fais une dernière prière, quitte à célébrer une messe de requiem à la première occasion. Une tristesse profonde m’enva­hit.

Je me permets un temps d’arrêt pour confier au lecteur mon état d’esprit et de cœur quand l’ennemi tirait sur nos amis du régiment. Le sentiment spontané, instinctif et naturel que j’ai éprouvé dans le plus pro­fond de mon être, mis à part le chagrin, a été un sentiment de représailles et de vengeance envers les Allemands. A l’avenir, pensé-je, plus de pitié pour ces assassins. Qu’ils soient maudits ! Ce n’était pas très chrétien, mais c’était ainsi.

J’ai souvent rencontré, par la suite, une réaction similaire chez les soldats qui perdaient un compagnon inséparable. Que voulez-vous? Il n’y arien de plus cher qu’un véritable ami.

Bon, trêve de réflexion, revenons à la suite de l’ensevelissement au bas de la côte. Quand ce devoir est terminé à la brunante, je remonte sur la route 162. Les yeux mouillés m’empêchent de voir mon ordonnance qui m’attendait, dans le champ à droite, avec une bonne tasse de café, en jeep avec quelques soldats du peloton des pionniers venus m’aider. Je m’avan­ce trop loin sur la route et me trouve soudainement au milieu des soldats du «Black Watch» qui attendent devant le village Saint-André. En me voyant, ils me demandent ce que je peux bien foutre là. «Je cherche mon régiment », leur dis-je. Ils m’invitent à retourner sur mes pas. Il faisait noir. Sur ma gauche, le village d’Ifs est en feu; des granges probablement. Un spectacle impressionnant.

Enfin, je retrouve Marcel Bouchard tout heureux de me revoir. Il me conduit à Haut-Fleury où je trouve le commandant Bisaillon faisant les cent pas le long d’une clôture. Je vais le trouver pour lui dire les nouvelles que je sais. Il est peiné de la mort de Léon Brosseau et des autres. Je lui dis qu’à mon avis la guerre ressemble à un combat de boxe: «On donne des coups et on en reçoit. Vous venez d’encaisser un revers, demain ce sera à votre tour de porter des coups à votre satisfaction. » Que voulez-vous? Dans de telles circonstances on essaie de s’encourager comme on peut. Des fois un bon mot vaut plus que de grandes phrases ampoulées. Nous dégustons un bon café ensemble, ne sachant pas ce que la nuit nous réserve.

J’apprends qu’à 16 heures la compagnie C du major Ostiguy, aidée des lieutenants Mathieu et Robert, a atteint son objectif «according to plan». Actuellement, on est à nettoyer le village maison par maison. L’ennemi se replie sur Étavaux. Toutes les compagnies se retrouvent à Basse et s’organisent sous le commandement du colonel Bisaillon en vue de l’attaque sur Étavaux. Le capitaine Vallières devient major et remplace feu le major Brosseau à la compagnie D.

Fleury est un magnifique petit village industriel groupé autour du clocher. La paroisse est construite au-dessus d’une carrière de pierre cal­caire que traverse une galerie humide, sombre et tortueuse. A une extré­mité, un puits de lumière à découvert éclaire toute une popula­tion qui vit à cet endroit depuis le début de juin. Dans la nuit du 19 au 20 juillet, le docteur Robert a installé son RAP à l’en­trée de la mine, à l’abri des obus ennemis. Il pourra y soigner convenablement les blessés. Après deux nuits à cet endroit, le RAP déménagera un peu plus loin, à Basse. Quand le régiment était à Authie, les obus que nous recevions venaient la plupart du temps de cette entrée de la mine. La protection des Allemands était parfaite. Le curé Saussaye et tous ses ouailles de Fleury ont vécu cinquante jours dans cette carrière infecte et humide pour éviter les horreurs des bombardements. Les Allemands leur ont fait la vie dure continuellement et les ont obligés à couper tout contact avec l’extérieur. Des enfants sont nés et des personnes sont mortes en ce lieu.

Pendant les deux jours qu’y passe le RAP, j’en profite pour aller voir les gens à l’autre bout de la galerie intérieure. Quelle joie c’est pour eux d’apprendre la fin de leurs souf­frances physiques et morales. Le retour dans les maisons com­mence sur-le-champ.

Cette nuit-là, je dors avec les brancardiers. Quel dévouement, quel courage il leur faut pour aller chercher les blessés sur la ligne de feu ! Un obus ennemi a éclaté devant l’entrée de la mine, tuant sur le coup le signaleur Dubord et blessant sérieusement son compagnon Hubert.

Profitant d’un moment de répit, je retourne sur la route 162 afin de revoir monsieur Delaûtre. Un espion anglais vient le saluer avant de partir pour une nouvelle mission dans la région de Falaise.

Vendredi matin, le Q.G. du régiment est devant Étavaux que l’on s’apprête à attaquer dans l’après-midi. Le docteur Robert décide de déménager le RAP à Basse pour s’approcher des combattants. Vers 16 heures, déclenchement de l’attaque surprise sur Étavaux et Maltot, de l’autre côté de la voie ferrée. Elle est dirigée par le major Vallières, secondé du major Dugas et de sa compagnie A. Le major Vallières y trouve la mort, ainsi que Lachevrotière et Dubeau. On y fait 19 prisonniers ennemis, qui passent par le RAP et me donnent l’impression d’être heureux de leur sort. Pour eux, la guerre est finie.

Gérard Marchand
Extrait de l’ouvrage « Le Régiment de Maisonneuve vers la victoire »