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Le prix de la liberté

Suivant le divorce de mes parents quand j’avais un an, mes grands-parents et maman achetèrent un hôtel à Caen. Il était bien situé à moins d’un kilomètre de la gare dans une rue tranquille entre le quai et la rue St Jean qui était la rue la plus commerçante de la ville.

La situation avait empiré quelques mois avant le débarquement et nos nuits étaient souvent interrompues. Cette région de France avait été déclarée la « zone rouge ». Les postes de radio avaient été confisqués. Nous ne croyions pas ce que disaient les journaux ni ce qu’on voyait sur les actualités au cinéma comme tout était propagande.

Ce matin du 6 juin 1944, les sentiments étaient variés, un mélange de joie, d’appréhension et de peur. Qu’est-ce qui allait se passer ? La bataille ne pouvait pas durer longtemps. Les Allemands n’en étaient pas capables. Au pire, on resterait cachés quelques jours dans la cave.

Le son des canons est sans fin. Nous sommes dans l’entrée de l’hô­tel nous demandant quoi faire. La plupart des clients sont partis de benne heure, essayant de retourner chez eux. Notre bonne et quatre clients sont les seuls à rester, la femme de ménage n’est pas venue. Pendant la mati­née, il y a des batailles aériennes. Quand les avions disparaissent, je cours dans la rue ramasser les éclats que je collectionne. Puis c’est l’heure du déjeuner mais une alerte interrompit notre repas. Nous nous précipitons vers la cave. Une attaque n’a jamais été si proche et cela nous surprend.

Nous remontons de la cave et trouvons quelques clients qui sont revenus, les trains ne marchent pas. Mais voilà à nouveau les avions, nous nous bousculons en descendant. Le bruit est assourdissant. Assise par terre, je cache ma tête dans mes genoux en fermant fort les yeux. La terre tremble, mes dents claquent. Enfin, le bruit diminue et s’arrête. Il y a de la poussière partout, dans ma bouche, dans mes yeux. Comment est-ce pos­sible quand ils étaient fermés ?

Toutes les fenêtres sont brisées, il y a des débris, du verre, de la poussière au-dessus de tout. Ma grand-mère est presque en larmes. « Cela nous prendra des semaines à nettoyer tout ça » dit-elle. Grand-père prend un balai et se met à balayer le trottoir. Maman se met en colère: « Vous devez être fou » dit-elle « à nettoyer et à balayer ». Ne voyez-vous pas que si l’on reste plus longtemps, on sera tous tués. Nous devons allez chez nos amis GHERRAK à Fleury. « Je vais rester », réplique grand-mère, « on ne peut pas tous partir, qui s’occuperait de l’hôtel ? »

Une troisième attaque met fin à la dispute. Le bruit est insuppor­table, tout vibre. Nous entendons des pierres tomber.

Quand enfin nous remontons, nous savons que nous ne pouvons rester plus longtemps. En haut, notre chambre n’est pas reconnaissable. La fenêtre n’est plus qu’un gros trou entouré de rideaux déchirés, mes jouets jonchent le plancher. Nous remplissons vivement une petite valise avec des vêtements de nuit. Grand-père ne veut pas partir. Maman et grand-mère le supplient de venir, elles ne veulent pas que nous soyons séparé: Je me joins à elles pour essayer de le persuader mais il refuse. Alors nous l’embrassons et lui disons au revoir.

La maison d’en face n’existe plus et quand nous arrivons au haut de la rue nous voyons que beaucoup de maisons sont détruites. Qu’est-il arrivé aux gens qui habitaient là ? Sont-ils morts ? Sont-ils enterrés vivants ?

Fleury est un village aux environs de Caen au bord de la rivière Orne. Il est bien connu pour ses grandes carrières. Nos amis habitent avec leurs quatre enfants dans une propriété au dehors du village. Il est 7 heures du soir avant que nous y arrivions. Après un léger dîner auquel nous touchons à peine, nous allons nous coucher. Nous sommes physi­quement très fatigués et pourtant nous ne pouvons pas dormir. Le bruit des bombardements continue et la nuit ne vient pas. Le ciel est incroyable, rouge, orange et or. Aucun feu d’artifice n’égalerait une telle lueur. Personne ne peut survivre à cet enfer.

Le lendemain matin, j’abandonne mes petits amis et marche jus­qu’au pré derrière la maison. Je remarque qu’une tranchée a été creusée pour donner abri en cas de besoin. Je m’assieds sous un arbre et pense à grand père.

Quand il est l’heure de déjeuner, nous nous asseyons et restons sans parler. Nous n’avons pas d’appétit. Puis on entend un bruit de pas et voilà grand père. Il est vivant ! Il semble vieilli et il est couvert de suie. Il y a de la boue sur son pantalon. Nous l’embrassons et l’entourons de nos bras. Il nous raconte la nuit terrible qu’il a passé seul dans la cave pendant les bombardements. Pendant les accalmies il avait rempli des sacs de nos habits, de rideaux et des bijoux de grand-mère. Quand enfin au matin, il avait pu partir il avait trouvé un soldat allemand mort sur le pas de la porte, il s’était bientôt rendu compte qu’il était impossible de porter les sacs. Tout ce qu’il avait emmené était une serviette contenant l’argent du coffre-fort.

Il était tombé plusieurs fois en route car il avait dû escalader des tas de décombres et faire un long détour.

Nous avons tout perdu, mais nous sommes ensemble.

Nous nous demandons toujours quand nous serons libérés par les alliés. Après avoir entendu le son de la bataille pendant une semaine rien ne s’améliore. La nourriture est un problème, nous mangeons surtout des pommes de terre.

Aujourd’hui le 15 juin, Monsieur GUERRAK va travailler dans les champs du château Ste Croix. Nous appelons le château, le « prévento­rium », car une partie qui était utilisée par les colonies de vacances sert maintenant à loger les malades et les blessés. Pendant que notre ami tra­vaille, le prêtre peint une énorme croix rouge sur le toit du grand bâtiment et fixe un grand drap blanc avec croix rouge pour signaler le sanctuaire aux avions bombardiers.

Un jour, nous avons la bonne surprise d’avoir la visite de notre bonne Sonia. Elle nous raconte comment des centaines de personnes ont pris refuge dans l’église Ste Etienne et que le lycée Malherbe a été transfor­mé en hôpital pour les nombreux blessés. Les morts sont vivement enter­rés dans ses cours.

Cet après-midi, la Croix Rouge va aller au château. Nous y allons de bonne heure et trouvons un petit groupe déjà assemblé autour de Marie-Thérèse et Antoinette Jacob, les deux filles du propriétaire.

L’homme de la Croix Rouge arrive, il va essayer de faire parvenir du courrier aux familles éloignées des sinistrés. Grand-mère écrit à ma tante qui demeure à Paris et j’écris une courte lettre à mon père pour le rassu­rer, lui aussi a quitté Rouen après son divorce, il habite maintenant à Beauvais.

Une cantine va être organisée pour les réfugiés. Notre charge sera moins lourde pour nos amis.

Les jours suivants, nous faisons la queue à midi pour recevoir notre gamelle de nourriture.

La bataille fait toujours rage. Pourquoi la libération de Caen prend-elle si longtemps ?

Il a été décidé que les réfugiés devaient travailler dans les champs, ils ont été négligés. Il faut désherber autour des légumes et des salades. Nous travaillons dur tous les matins jusqu’à midi. Pendant notre troisième matinée, il y a une explosion terrible. Nous nous jetons par terre et atten­dons que le bombardement cesse. Cela est devenu trop près. Il nous faut trouver un autre abri.

Mais où aller ? Il y a les carrières de Fleury déjà occupées par des milliers de personnes. Elles sont sombres et humides, les épidémies y cou­rent. Quelqu’un parle de la tranchée mais j’en ai peur depuis que Sonia nous a raconté qu’un groupe de gens était mort dans la leur. Ils n’avaient pas été tués directement. Les bombes étaient tombées sur les immeubles autour, la terre s’était refermée sur eux et ils avaient été enterrés vivants.

Ce soir, nous couchons tous au rez-de-chaussée et ne nous déshabillons pas. Le bombardement recommence à l’aube. Le haut de la maison est touché. Nous sommes couverts de poussière et de débris. C’est tout comme le 6 juin. Nous nous sauvons sans discussion emportant avec nous nos maigres possessions.

En chemin vers les carrières, nous passons une ferme et réussis­sons à acheter des œufs. Nous nous réjouissons à l’avance de notre pro­chain repas. Quand nous arrivons devant la caverne, nous la trouvons déjà occupée par une famille de Caen et par quelques soldats allemands qui se sont mis à l’abri de la bataille. Alors, nous nous installons dans notre nouveau « chez nous ».

Pendant que je fais un petit tour avec grand’père, Monsieur GHER-RAK allume un feu à l’entrée de la caverne. A notre retour, maman se met à faire cuire les oeufs à la poêle. Quelle bonne odeur ! Tout d’un coup, il y a une explosion. Maman a un tel choc qu’elle laisse tomber la poêle avec les oeufs. Ils s’écrasent par terre. Il est impossible d’en récupérer. Je ne pense qu’à une chose, ces œufs délicieux perdus à jamais.

Ma robe est déchirée, nous sommes sales mais n’avons pas d’eau pour nous laver. Nous avons des puces mais ne pouvons rien y faire. Le reste de la journée passe vite. Nous sommes fatigués. Nous nous couchons dans un coin, enroulés dans les couvertures que nous avons emportées.

Des voix gutturales me réveillent ; « Dehors ! Dehors ! » Il y a mainte­nant plus de soldats dans la caverne. Les redoutables SS, ceux dont on a le plus peur car ils n’hésitent pas à tuer. Nous ne pouvons comprendre ce qu’ils disent, mais il n’y a aucun doute que les jeunes soldats sont ren­voyés au front. Nous nous taisons serrés les uns près des autres. Nous n’avons pas besoin d’un traducteur pour comprendre que nous aussi devons quitter notre abri.

Nos nouveaux compagnons ont décidé de risquer la grand-route et de s’éloigner de la bataille. Nous allons rester et chercher un nouvel abri. Nous nous dirigeons vers d’autres cavernes. En arrivant, nous avons du mal à discerner notre entourage. Il y a des bruits assourdis qui viennent de la direction de points de lumière. Il y a des gens tout près mais il faut que nos yeux s’habituent à la pénombre. Un froid humide semble s’abattre sur nos épaules. Je remarque l’odeur, un mélange de moisissure surpassé par la fumée de pétrole.

Nous marchons sous terre à travers des tunnels et des caves plus larges. Nous suivons notre ami qui connaît bien les carrières. Il nous mène vers un endroit où il y a une ouverture dans le haut laissant pénétrer l’air et la lumière. Nous trouvons bientôt un endroit où nous installer et ramas­sons quelques pierres pour former un entourage. Sur cette terre, nous éparpillons la paille que nous avons pu trouver ici et là. Nous nous cou­cherons là ce soir, les uns à côté des autres, partageant les 3 couvertures que nous avons réussies à garder.

Pas question de manger aujourd’hui. Nous n’avons que du sucre, un morceau pour les grandes personnes et deux pour les enfants. D’ailleurs, nous n’avons pas faim.

Nous sommes arrivés dans les carrières exactement un mois après avoir quitté Caen. Ma tête est pleine de poux, je me gratte sans cesse. Pour ajouter à mes malheurs, j’ai maintenant un clou à la jambe. Ça fait mal !

Il y a aussi quelques soldats allemands ici. Ils essayent d’être amis. Un d’eux m’offre de partager son pain noir. Personne ne s’occupe d’eux.

Quelque chose m’a vraiment choqué. Une femme a accouché par terre, dans le noir. Même les animaux ont un nid de quelque sorte ; elle n’avait rien. Quelle façon de venir au monde.

Aujourd’hui le 11 juillet est mon anniversaire, j’ai 12 ans. Ce matin, maman va avec notre ami à la recherche de nourriture. Ils sem­blent être partis longtemps et quand ils reviennent enfin nous poussons un soupir de soulagement. Maman s’est rappelé de mon anniversaire et elle a cueilli des fleurs sauvages. Elle a bravé le monde extérieur pour me ramener quelque chose de joli que même la guerre ne peut entièrement détruire.

Nous sommes ici depuis une semaine. Le son de la bataille est étouffé par les tonnes de terre qui nous recouvrent. Quelquefois, un obus perdu explose au-dessus du trou, en haut de notre caverne. Nous ne vou­lons rester ici jusqu’à ce que les alliés nous libèrent.

Encore une fois, il faut partir, c’était trop bien pour que ça dure. C’est la deuxième fois que les SS nous renvoient des carrières. Une famil­le a été tuée il y a 2 jours dans le passage que nous devons prendre pour sortir. Un obus a éclaté au-dessus d’eux pendant qu’ils la traversaient.

Il est difficile d’expliquer comment on peut s’habituer au bruit des bombardements et puis, tout d’un coup, le silence nous effraie.

Épisode du château Ste Croix

Ce matin, en faisant nos premiers pas en dehors, tout est très calme. On n’entend même pas le chant d’un oiseau. J’ai peur. En mar­chant au long du passage, je ne peux pas éviter de voir par terre du sang séché, le bout d’une cravate et de la cervelle. Je sais que je ne pourrai jamais oublier cette vision.

Dans les champs, nous voyons plusieurs vaches et chevaux morts, leur ventre tout gonflé et leurs pattes raides. La puanteur est pire que dans les carrières, sucrée et écoeurante, l’odeur de la chair pourrie. Soudain, le bombardement recommence. La route éclate devant nous. Nous nous jetons dans le fossé. Il y a un berger allemand mort à côté de moi. Il ne doit pas être mort depuis longtemps car il est encore beau. Après un moment, le calme revient. Nous avons survécu l’attaque et repre­nons notre chemin.

Nous sommes aujourd’hui le 14 juillet, fête de la Bastille, hélas nous sommes bien foin de fêter ce jour mémorable.

Nous arrivons enfin devant les grilles du château Ste Croix. Mademoiselle Marie-Thérèse JACOB, la jeune fille en charge, nous accueille et accepte que nous restions. Nous dormirons dans la buanderie à côté de la cuisine. Nous descendons des matelas et les alignons sur le sol, prenant soin de laisser un passage pour marcher. Puis, nous allons rencontrer nos nouveaux compagnons.

Parmi les réfugiés, voilà Monsieur Saint-Denis, un de nos clients de l’hôtel, nous avons passé notre dernière journée- à Caen ensemble et il nous paraît un vieil ami.

Pendant l’après-midi, nous avons la visite de l’Abbé Marie. Il vient célébrer la messe pour les occupants temporaires du château. Nous montons au premier étage où les malades et blessés sont couchés dans une sorte de dortoir, nous prions ensemble.

Ce matin, des hommes courageux décident d’aller à la recherche de nourriture. Nous les attendons avec anxiété. Ils reviennent portant un mouton noir. La grande question est comment le dépouiller ? L’anticipation d’un repas nous donne des forces. Nous rions de notre mal­adresse et oublions pendant un moment tous nos ennuis.

Notre repas a été décevant, la viande était dure et trop forte, mais nous sommes presque rassasiés.

La bataille avance, nous comprenons que nous sommes entourés de 3 côtés. Les Canadiens, de Caen, les Anglais de l’autre côté de la rivière et les Allemands de ce côté, en fait, nous sommes parmi ces derniers. Quand le bombardement d’obus approche trop près, nous prenons refuge dans la cuisine qui est en partie sous terre et a les murs plus épais.

Nous sommes dans un triste état. Grand’père boite car il a un pied meurtri par une pierre tombée lors d’un bombarde­ment et il souffre de dysenterie depuis notre séjour dans les carrières. J’ai maintenant trois clous sur les jambes qui me font bien mal.

Pendant la nuit, nous sommes réveillés par un coup vio­lent à la porte. Qui ose être dehors ? Nous ouvrons avec pré­caution et sommes confrontés par deux soldats allemands soutenant un troisième, sans aucun doute leur officier. Nous les laissons entrer. Ce dernier souffre énormément, il crie, la jambe droite de son pantalon est trempée de sang. Les soldats l’allon­gent par terre, l’étudiant en médecine qui prend soin de tous les malades, s’en occupe immédiatement, éclairé par la lueur d’une bougie qui forme d’étranges ombres sur le mur. La jambe est affreuse, il faudrait sans doute l’amputer mais après avoir fait une piqûre tout ce que peut faire l’étudiant est de la nettoyer et la bander. Quand cela est fait les soldats partent comme ils sont venus, dans la nuit.

Nous retournons à nos lits de fortune et essayons d’oublier cette vie de cauchemar pendant quelques heures de sommeil ininterrompu.

Une nouvelle journée commence. Le château est encerclé et nous restons de plus en plus dans la cuisine à chanter des hymnes quand le bruit est des plus assourdissants, pour nous donner du courage. Nous nous sentons prisonniers.

Quand la nuit tombe, nous nous recouchons sur nos matelas, nous demandant ce qui arrivera demain. A 3 heures, nous sommes réveillés par un coup à la porte. Nous l’ouvrons craintivement, un jeune homme entre. Il est polonais. Il nous dit que nous serons libérés demain par les Canadiens qui sont près de Fleury.

Le matin, l’agitation est intense, nous devons nous préparer, ils ne doivent pas nous voir dans cet état de saleté. Nous n’avons pas pu nous laver depuis trois semaines.

Nos libérateurs arrivent enfin l’après-midi, nous les embrassons, nous sommes si heureux !

Hélas, ils restent à peine quelques minutes et doivent partir. Mademoiselle Antoinette court après eux pour les prendre en photo, sa sœur la rappelle au plus vite.

La bataille recommence plus féroce que jamais et nous force à nous réfugier dans la cuisine. Je suis debout derrière Monsieur Saint-Denis, nous chantons des hymnes pour essayer de couvrir le bruit des bombarde­ments d’obus. Nos efforts sont futiles car ils éclatent tout près. Mais nous chantons toujours. Puis, ça arrive… Je reprends conscience. Je suis par terre, je sens des pieds d’enfants marchant sur moi. Ma tête est remplie d’un très fort sifflement. Je me sens comme clouée par terre, quelqu’un est allongé sur mes jambes. C’est Monsieur Saint-Denis, il est mort… Il ne paraît pas mort. Pendant quelques secondes, tout est silencieux, puis tout le monde réagit, les enfants crient. Grand’mère et grand’père s’entraident à se rele­ver. Maman a la figure couverte de sang, il coule sur sa robe. Une vieille dame crie, elle ne peut pas se relever, une de ses jambes a été écrasée. Elle appelle sa fille, il faut que nous la trouvions vite. Il y a un trou béant au milieu de la cuisine. On dirait que les Allemands ont fait exprès de viser là, sachant depuis leur visite nocturne que nous nous y abritions.

Mes joues sont mouillées, je pleure, je ne veux pas pleurer.

Mademoiselle Marie-Thérèse nous donne de terribles nouvelles, sa sœur Antoinette est morte. Une pierre délogée par le fracas a écrasé son estomac. La fille de la vieille dame est morte aussi, elle était si mutilée qu’il a fallu la mettre immédiatement dans un sac. Sa mère crie et la réclame toujours.

Nous ne pouvons plus rester ici, il va nous falloir escalader les décombres et passer par la longue salle où Antoinette a été allongée. J’ai peur en traversant la pièce. Je ne peux éviter de lui jeter un coup d’œil. Il n’y a aucune trace de blessure, Son visage a perdu toute couleur, pourtant elle est toujours belle. Je détourne vite les yeux et je continue de pleurer.

Dans une petite pièce, notre jeune docteur s’occupe des blessés, il paraît exténué. Maman n’a qu’une grande coupure au front, la blessure est nettoyée et pansée. Mon épaule me fait mal, je suis mal tombée, mais il n’y a rien de cassé.

Il est clair que nous ne pouvons plus rester au château. Les blessés ont été descendus. Il n’y a plus de place pour nous.

Nous sommes à nouveau sur la route. Monsieur Gherrak connaît un château qui a une grande cave, Nous y arrivons bientôt et frappons à la porte, il n’y a personne, nous devons la forcer. Nous nous dirigeons tout de suite vers la cave ; elle se divise en plusieurs pièces. Nous choisissons la plus sûre, la cave au vin. Nous déblayons les bouteilles vides pour nous donner la place de nous cacher entre chaque casier, cela nous donnera double protection. Je me sens un peu comme un rat dans un coin sombre, mais je pense que je m’y habituerai.

Nous n’avons rien à manger mais cela ne nous manque pas. Après les émotions variées de la journée, nous sommes très fatigués. Nous nous installons chacun dans notre casier et je m’endors tout de suite.

La nuit n’a pas été interrompue, le bruit ne m’empêche plus de dor­mir.

Nous entendons des pas pas au-dessus. Devrions-nous nous mon­trer ? Monsieur Gherrak et Grand-père décide de s’y risquer. Ils reviennent aussitôt avec six soldats canadiens. Ils sont aussi heureux que nous de nous voir. Ils nous donnent des conserves, des bonbons et des cigarettes. Nous fumons tous; Il est drôle de voir Maman et Grand-mère fumer mais c’est amusant. Les soldats se mettent à chanter en français : « Alouette, gen­til alouette… » Nous nous joignons à eux. Nous nous amusons bien. Mais enfin, il leur faut partir. Nous sommes très heureux, tout le monde parle à la fois, .nous sentons que ce cauchemar va bientôt finir.

C’est notre quatrième jour dans la cave. Nous n’avons plus de nourriture, seules les boîtes vides nous rappellent la visite de nos amis canadiens. Nous sommes appréhensifs. Les Allemands ont-ils repris du terrain ? Si les Canadiens sont toujours là, pourquoi ne reviennent-ils pas? Nous ne nous sommes sentis si seuls. Les enfants ont été si sages, ils sont maigres, ils ont perdu leurs belles joues roses. Nous sommes tous maigres. Maman était au régime avant le débarquement, elle pense avec nostalgie à toute la nourriture qu’elle avait dû refuser.

Il y a un bruit dehors. Instinctivement, nous nous serrons les uns contre les autres, des pas pressés descendent les marches. Nous faisons face à la porte attendant notre destin. Quand elle s’ouvre, nous reconnais­sons l’uniforme canadien. Il y a trois soldats, l’un d’eux est venu ici le pre­mier jour. Nous sourions à nouveau et lui demandons par signe où sont ses camarades. « Morts, tous morts » répond-il. Nous sommes accablés, aucun mot ne peut exprimer notre chagrin. Ils étaient si vivants…

Mais c’est la guerre, il faut penser aux vivants. Nous sommes en danger. Il y a beaucoup d’Allemands cachés dans les bois, ils tirent sur tout ce qui bouge. Les Canadiens sont prêts à nous emmener dans un endroit plus sûr. Nos amis sont propriétaires d’une petite maison au bord de la mer à St Aubin. Mes grands-parents, ma mère et mois suivons tou­jours car nous n’avons nulle part où aller.

Les mauvaises nouvelles récentes arrêtent toute joie. C’est en silen­ce que nous montons et sortons au dehors, nous grimpons immédiate­ment dans le camion.

Un chapitre de notre vie est terminé. Quel sera notre avenir ? Nous n’oublierons jamais.

Colette Day